Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter les attaques incessantes venues du plus haut sommet de l’État à l’encontre des journalistes. Sous prétextes « d’atteindre au bon moral des Français », « de perdre son temps avec des affaires anecdotiques », « de ne pas comprendre la politique gouvernementale », « d’appartenir à une profession majoritairement à Gauche », les journalistes sont cloués au pilori par Nicolas Sarkozy. À tous les échelons, les élus, quelle que soit leur couleur politique, suivent l’exemple du chef. On ne critique plus les professionnels, on remet en cause l’existence même de la profession. Et les médias servent trop souvent la soupe, sans esprit critique.
Pourtant, Bruno Darrien se défend d’un trop grand laxisme : « Le juge de paix, c’est l’actualité. On est le journal de ses lecteurs. Nous sommes là pour leur donner des faits justes, vérifiés, et le plus véridiques possible ». Mais ce qui est le plus critiqué dans la dérive des médias, c’est le mélange qui s’opère entre information, communication et spectacle. Philippe Kamenka, responsable du SNJ/CGT, privé il y a quelques années du Prix Albert Londres en raison de son engagement militant, désigne clairement les coupables : « C’est la responsabilité de nos éditeurs, de nos patrons ! Nos journaux sont dirigés par de grands groupes industriels qui dépendent des commandes de l’État. Le journalisme, c’est devenu un travail précaire avec le recours massif aux pigistes, on est proche de l’esclavagisme pour tirer un petit salaire. Cette précarisation fragilise les professionnels en place et ne permet plus aux journalistes de peser sur les choix rédactionnels. Les journalistes sont soumis la loi de l’argent et la pression de leurs employeurs ! ». Philippe Kamenka radicalise même son discours lorsqu’il revendique l’indépendance totale des rédactions par rapport aux actionnaires. Un vœu pieux aujourd’hui, mais il y a quelques années, cela semblait tout à fait naturel.
Un jeune journaliste de LCI prend alors la parole et se lève, 42 contrats de travail à durée déterminée en main : « Comment voulez-vous travailler dans ces conditions ? On nous envoie sur les sujets les plus durs, en pleine nuit ou dans des conditions météo difficiles, alors que nous sommes les plus mal payés. Si on refuse ? On nous vire ; point barre. Alors donner son avis en conférence de rédaction ? Vous plaisantez ! ».
Le professionnel, reconnu par ses pairs, prend un exemple récent : « Aujourd’hui, n’importe quel fou peut faire la une. Prenez ce pasteur complètement dingue en Floride qui voulait brûler des Corans en place publique. C’est inconnu qui ne vaut rien, qui ne pèse rien, et du jour au lendemain il est devenu une star des médias. Voilà la vraie question, comment couvre-t-on ce genre d’information ? Il y a eu un grand débat dans toutes les rédactions. Est-ce que nous sommes les instruments d’une machine qui va faire que l’info va s’emballer ? Pour moi, le média et le journaliste ne sont pas le jouet de n’importe quel fou furieux. Là, on a donné un éclairage extrêmement fort sur un sujet qui ne le méritait pas. C’est triste de constater que les journalistes n’ont pas su intervenir et avoir conscience de leur rôle social ». Le grand reporter reconnaît alors : « Les journalistes font leur métier, mais les lignes éditoriales mises en place par les entreprises de presse pour faire de l’argent ne sont pas bonnes, et forcément, elles posent la question de la crédibilité ».
La nouvelle donne Internet
Mais contrairement ce que l’on pourrait croire, c’est peut-être Internet qui sauvera le journalisme. Attention tout de même, un blogger n’est pas un journaliste. « Avec Internet, tout va plus vite. C’est aux journaux et à la société de s’adapter à ce nouveau support, pas l’inverse. Internet doit nous faire évoluer ! Les journalistes doivent y trouver leur place et donner justement de la crédibilité aux médias du web », explique une journaliste de L’Humanité. Elle poursuit le débat et milite pour le journalisme d’opinion qui longtemps a fait la richesse de la profession et qui maintenant est l’apanage des pays anglo-saxons. « Avant, les journalistes étaient formés à la technique bien sûr, mais ils avaient aussi une culture politique. Ils étaient militants et ils aimaient la polémique. Aujourd’hui, ils sont presque tous interchangeables de Libération au Figaro, sans difficultés. Mais je ne crois pas en l’objectivité, cette horreur que l’on voudrait nous imposer. On fait encore nos propres choix de sujets, on hiérarchise nos priorités ».
Pour nombre de journalistes, le web, c’est un espace de liberté et d’expression qui libère des contraintes. Le journaliste du « Matin d’Alger » en témoigne, il peut travailler sur la toile, mais confie toutefois : « Rien ne vaut être sur le terrain ».
La protection des sources, qui a fait également les gros titres dernièrement, a été évoquée. Comme une prémonition, Philippe Kamenka indique : « Les sources, c’est un fondement de notre activité. Sans elles, on ne peut pas travailler. Les gens ne parlent que s’ils savent que vous ne les trahirez pas, c’est aussi ça la crédibilité ! Faire tomber la protection des sources, c’est tuer notre métier. Sans mes sources protégées, je n’aurais jamais pu faire mes reportages en Tchétchénie ».
Les journalistes ont au moins le mérite de se poser des questions. S’ils obtiennent le soutien des lecteurs, et non leur opposition comme les pouvoirs tentent encore d’instaurer, alors le doute quant à leur crédibilité ne sera pas permis. En attendant, la profession gangrenée par de multiples statuts et confusions, doit balayer devant sa porte.
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