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Le mythe de la croissance

Le précédent Président de la République voulait aller la chercher avec les dents ; l’actuel nous promet, les mains jointes, qu’elle sera bientôt de retour avec les hirondelles. La pensée « magique » sévit encore au pays de Descartes où nos édiles, décidément, nous prennent pour des billes en nous affirmant, les yeux au fond des yeux, que le Père Noël existe encore.

Cette idée de la « sainte Croissance » comme si elle devait descendre du ciel avec une majuscule et des petites ailes, gouverne les esprits de nos dirigeants comme Mahomet celui des mahométans. L’important, c’est d’y croire et d’en convaincre les autres. Comme si l’économie pouvait croître indéfiniment, comme si les ressources de la planète étaient inépuisables, comme si l’on pouvait bétonner indéfiniment les terres arables pour en faire des pistes d’aéroport, comme si la patience des trois quarts de l’humanité était éternelle devant le spectacle de notre frénésie de consommation.
 

Le vélo de Père Ubu

Symptôme d’immaturité, aveuglement volontaire, déséquilibre psychologique ? La « science » économique vire au mythe et le mythe au cynisme. Notre « civilisation » est devenue celle du gâchis systématique des matières premières destinées à fabriquer des objets inutiles à l’obsolescence programmée, conçus le temps d’en « inventer » de nouveaux, à plus forte marge bénéficiaire, qui permettront, à leur tour, de stimuler la « croissance » pour que le vélo du Père Ubu continue de rouler, alors que plus personne n’est assis dessus… Produire, vendre, acheter, n’importe quoi et n’importe comment, tout est bon pourvu que le « moral des ménages » soit à la hausse, c’est-à-dire que « ça » consomme : un 4 x 4 ou une véranda, un téléphone qui fait four à micro-onde ou un journal qui fait papier-cul, un saumon fumé « Monsanto » ou une prothèse mammaire frelatée, une résidence secondaire à Maubeuge ou « les pieds dans l’eau » à Fukushima, une biographie du général Tapioca ou la dernière daube de la téléréalité, peu importe que vous en ayez besoin ou ce que vous en faites : il faut contribuer à la « croissance citoyenne » et donc à la bonne marche du vélo de Père Ubu.



 

L’effet de la Reine rouge

L’affaire de date pas d’hier, mais d’avant-hier. Depuis le XVIIe siècle précisément où les Pays-Bas avaient, les premiers, trouvé le moyen grâce au commerce maritime, d’offrir un niveau de vie croissant à une population croissante. C’était un siècle avant les premiers signes de la révolution industrielle et deux avant qu’elle ne batte son plein. De ce qui était somme toute une bonne recette, on a fait une idéologie : le consumérisme. La machine industrielle s’est alors emballée, les ingénieurs ont fait montre de leur génie, les ouvriers de leur sueur et les banquiers de leur savoir faire, eux qui n’avaient pas été à pareille fête depuis la Renaissance. Bref, tout le monde ou presque a pu monter dans le train joyeux du « progrès » en agitant des mouchoirs à l’intention de la pauvreté restée à quai. Pourtant, dès la fin des années 1950, les Cassandre du Club de Rome, avaient alerté le monde sur les limites du système – le fameux « rapport Meadows » (The Limits To Growth) – qui avait fait tant s’esclaffer le monde de la finance en 1970. Avec le boum des Trente Glorieuses (1950-1980) au cours desquelles le pétrole, le gaz, le nucléaire et l’hydraulique se sont ajoutés au charbon, les dépenses énergétiques n’ont fait que croître et enlaidir le monde provoquant la course à l’obésité des grandes entreprises qui continuent à promettre des choux gras à leurs actionnaires, tout en sachant très bien qu’elles subiront, tôt ou tard, le sort de toute espèce dominante qui, pour cause d’inadaptation à son environnement, finit par disparaître : c’est en biologie, ce que l’on appelle l’effet de la Reine rouge. Obésité pour les uns et malnutrition pour les autres.
Aujourd’hui que le « progrès durable » s’est mué en « développement durable », il s’agit moins de détourner le capitalisme des profits immédiats que de le réorienter « vers les enjeux de long terme ». En un mot, envisager une forme de décroissance baptisée « gestion du déclin » en évitant, si possible, le chaos. La croissance se meurt, la croissance est morte, vive la décroissance !

 

La décroissance

René Dumont, dans les années 1960, considérait que l’Afrique était « mal partie ». Il était loin de se douter que l’Europe et les pays occidentaux étaient « mal arrivés ». Les pionniers de la décroissance n’étaient pas des économistes facétieux mais des philosophes tenant de la « pédagogie des catastrophes » chère à Denis de Rougemont, ou des humoristes anarchisants tel Gébé dont le mot d’ordre « décroissant » avant l’heure était « On arrête tout ! ». Ceux d’aujourd’hui, les Latouche, Aries ou Cheynet se croisent en ordre dispersé au petit bonheur des associations ou des revues dont le seul point commun est de vitupérer le développement durable et le Grenelle de l’environnement. Pour le reste, c’est-à-dire l’essentiel, à savoir le scénario qu’ils imaginent pour changer le modèle et en représenter concrètement les futures réalités, personne ne s’y risque vraiment : on a beau parler de monnaies et de productions locale, de sociétés autonomes, de démocratie participative tout en étant directe, de potagers sur les immeubles ou du nouvel avenir de la marine à voile, nul n’ose évoquer ce que seront les galères de demain et qui sera affecté aux avirons. Yves Cochet, toujours à l’affût d’une taquinerie iconoclaste, avait pourtant rappelé que la démographie était au cœur de cette problématique et qu’une inversion du montant des prestations familiales à partir du troisième enfant, permettrait de modérer à terme la production de biens et par là même, la consommation d’énergie. Cécile Duflot et Martine Aubry ont failli en avoir une attaque. Alors, tandis que les Verts hésitent entre totem et tabou, que le NPA et le Front de gauche s’interrogent sur l’opportunité de faire des listes communes avec les nouveaux turlupins, le PS et l’UMP, dont la curiosité intellectuelle frise le degré zéro sur l’échelle de Beaufort, restent les yeux fixés sur la ligne bleue de la sainte Croissance en priant pour qu’elle ne s’effondre pas avant les élections.

En attendant de passer le nouveau CAP de chasseur-cueilleur ou de suivre Pierre Rabhi dans sa tendance spiritualiste – la sobriété heureuse – , on pourrait toujours jouer à repasser le BAC philo avec, comme sujet obligatoire, le PIB et le bonheur posés comme une question politique. « Il n’est rien au monde d’aussi puissant qu’une idée dont l’heure est venue » disait Victor Hugo. Il y a fort à parier que celle de la décroissance pointe le bout de son nez et que, quels que soient sa forme et son destin, il nous faudra bien apprendre à vivre avec davantage d’imagination et moins de tout, y compris de cupidité, d’égoïsme et de bêtise.

Auteur : C.M | 26/11/2013 | 0 commentaire
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