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Le dernier métro du vendredi

Aller vers des personnes sans logement, leur apporter un peu de réconfort c'est ce que font quelques amis à Paris, une soirée par semaine. Rencontres.

Après avoir avalé un sandwich et rempli d’eau bouillante trois thermos, Pascale, Thierry et Jean-Paul chargent leurs sacs à dos. Des verres en plastique, des sachets de soupe, de thé, de café, des paquets de biscuits, du fromage en portions, des tablettes de chocolat et quelques conserves sans oublier des verres en plastiques et une ou deux paires de chaussettes. Lucie est étudiante en gestion, Thierry en fac de lettres et Jean-Paul, la cinquantaine, chef d’entreprise dans le social business. Ils ne partent pas pour un week-end de randonnée. Ils se dirigent vers la station de métro Jean Jaurès. Il est huit heures et demie.

En chemin, ils bavardent famille, boulot, projets. Ils descendent les marches et montent dans le même wagon. Le métro s’ébranle. Premier arrêt à Michel-Ange Molitor. Thierry a repéré Sylvie, qu’il reconnaît. Elle est dans un triste état. Elle s’est fait plaquer par son homme, qui l’a battue ; elle montre sa lèvre toute gonflée et un gros bleu à la tempe. Son nouveau compagnon compatit, la tête cachée sous sa casquette. Il ne demande rien mais se fait interpeller par un homme, de l’autre côté de la voie, qui lui reproche de passer son temps à boire. Thierry reste et Pascale décide de changer de quai. À son approche, l’homme se redresse et lui fait un grand sourire. Il s’appelle Juan, est portugais et vit en France depuis 1968. Il a exercé toutes sortes de métiers mais avec sa retraite de 400 € par mois, il lui faut choisir entre se loger et se nourrir. Il accepte un café et des nouilles chaudes et sourit.

À La Motte-Piquet, un homme âgé vêtu d’un pardessus sans forme attire leur attention. Il est assis tout au bout du quai, une petite chienne entre ses jambes. Il lui donne à manger un biscuit. Il s’appelle Yves ; elle, Lola. Yves explique à Pascale qu’il est à la retraite et perçoit 1200 € par mois mais comme il a perdu son logement, il ne veut plus dépenser sa pension en nuits d’hôtel dans le quartier de la gare de l’Est. Il est sur le point de louer un box équipé d’électricité dans le XIVe arrondissement. Son futur propriétaire, ému par sa situation, l’a même invité à déjeuner dans un bistrot pour parler et signer le bail. Dans quelques jours, il devrait pouvoir en disposer. Il en rêve et compte le partager avec un ami. Pour le reste, non, il n’a besoin de rien.

À la station suivante, une vieille dame en guenilles, un bonnet péruvien crasseux enfoncé sur la tête, est en train de manger du maïs en boîte avec ses doigts. Les deux garçons s’approchent pour lui parler, mais elle les envoie paître en criant « foutez-moi la paix ! » et en jetant dans leur direction sa boîte de conserve. Puis elle se lève et s’éloigne en gesticulant.

À Cluny-la Sorbonne, ils retrouvent Roman, un accordéoniste. Il semble content de les revoir et leur parle de sa femme et de ses enfants qu’il a laissés en Roumanie. Il accepte une boîte de sardines et un bol de soupe. Pour les remercier de leur visite, il prend son accordéon et leur joue une musique traditionnelle roumaine. Il sourit. Un peu plus loin sur le quai, trois jeunes Ukrainiens installés sur des couvertures boivent du vin rouge au goulot. Ils ont des cernes sous les yeux. Jean-Paul et Thierry leur proposent de la soupe, des biscuits et du café. L’un d’entre eux s’énerve, la soupe, trop épaisse, ne lui plaît pas. Thierry lui donne un deuxième gobelet, rajoute de l’eau chaude. Ensuite il réclame du sel et du poivre pour les nouilles. Ils sont désolés, ils n’en ont pas pris. Ce sera pour la prochaine fois. Ils continuent pourtant de sourire. « C’est beau comme tu regardes. » dit le plus âgé, le seul qui arrive à s’exprimer de façon compréhensible. Au bout de quelques minutes, ils se disent au revoir.

Gare d'Austerlitz,  deux personnes allongées dans leur sac de couchage, tout contre des balustrades, sous l’auvent. Ils semblent dormir. L’un d’eux se réveille. Il sent le vin, prend le café chaud que lui tend Thierry mais indique son camarade qui gémit. Pascale s’approche, s’accroupit, lui tapote l’épaule. Il se retourne et se met à râler très fort. Il se plaint du ventre. La douleur semble violente. Pascale consulte Jean-Paul et décide d’appeler le 115. À quelques mètres, un homme d’une quarantaine d’années assis en tailleur, barbu et hirsute, les observe en fumant un mégot. Derrière lui, une autre forme allongée sous des couvertures. Le premier est lituanien et bosse comme maçon de temps en temps. Il explique dans un mauvais anglais qu’il préfère coucher dehors pour faire des économies, comme son camarade qui dort. Il demande une cigarette et remercie. Jean-Paul laisse du fromage et des biscuits ainsi qu’une tablette de chocolat.

Et la soirée se passe ainsi, de station en station, de misère en détresse, avec pour seules consolations un peu de nourriture, de l’écoute, de la compassion et des sourires fraternels. Vers minuit, les sacs à dos vides, la petite équipe se sépare non sans avoir prié en commun  pour ceux qu’elle n’a pas pu secourir.
 
Ces bénévoles sont des bourgeois ou des étudiants, ils vivent plutôt confortablement de leur travail, ils ont de la chance et ils le savent. Plutôt que de s’en enorgueillir, c’est-à-dire de s’en attribuer le seul mérite, ils ont choisi d’en « rendre grâce » à celui que Jacques Lacan appelait le « Grand Autre » et que les chrétiens appellent Dieu, en consacrant leur soirée du vendredi aux plus déshérités. Et je ne vois pas bien pourquoi on se foutrait de leur gueule sous prétexte qu’ils sont catholiques et qu’ils habitent Boulogne.

 

Auteur : C M | 25/05/2013 | 0 commentaire
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