www.media-web.fr

Haro sur « le pain de fesse »

Les filles de joie qu’Alphonse Boudard* avait défendues, que Georges Brassens avait plaintes et auxquelles « 343 salauds » viennent d’ apporter leur « soutien », ont le blues. Marthe Richard les avait mises à la rue après la guerre et aujourd’hui, c’est au tour de Najat Vallaud-Belkacem de leur déclarer la guerre au nom de la vertu laïque et républicaine. « Qui hait les vices, hait l’homme. » disait Danton...

Le 13 avril 1946, le Journal Officiel publiait une loi interdisant les maisons de tolérance sur tout le territoire français. Les « tauliers » de communes de moins de 5 000 habitants avaient un mois pour mettre la clé sous la porte, les autres de trois à six mois, Paris y compris. La période étant alors aux épurations de toutes sortes, la « fermeture » n’avait fait grand bruit ni parmi la clientèle très chic du Chabanais ou du One two two, ni parmi les militaires des BMC, ni parmi les ouvriers des « taules d’abattage » du Panier Fleuri à La Chapelle et encore moins parmi celles de Saint-Sulpice réservées au clergé. « C’est la base d’une civilisation millénaire qui s’écroule » avait simplement conclu Pierre Mac Orlan**.

Lulu la Nantaise

Pour l’heure, c’en était fini des Moulin Rouge, des Chat qui fume, des Eldorado, des Chat Noir ou des Belles Poules ; adieu les pianos mécaniques, les bouchons de champagne qui sautaient entre les Sombreros et les Mantilles de Rina Ketty ou les roucoulades de Tino Rossi ; bon vent à la Grosse Margot, à la Grande Léone, à Madame Raymonde, à Lison et sa copine Justine, à la petite Mariette ou à Sœur sourire. Quant à Lulu la Nantaise, avant d’entrer dans l’histoire du cinéma grâce aux Tontons Flingueurs, elle avait dû quitter le « quai de la fesse » – redevenu opportunément le « quai de la fosse – , pour le boulevard de la soif à La Rochelle. Marthe Richard était passée par là. Après avoir elle-même croqué du « pain de fesses » durant sa jeunesse à Nancy et  plus tard joué les hétaïres dans les services secrets de la Grande Guerre, elle avait choisi de se refaire soit un magot, soit une santé de mère-la-pudeur, sur le dos de la « gente poissonnière » : devant l’énormité de la somme qu’elle aurait exigée pour renoncer à sa campagne de « salubrité publique », les tauliers avaient préféré jeter l’éponge... C’est ainsi, comme disait Marcel Jouhandeau, que « les plus grands malfaiteurs de l’histoire sont ceux qui se sont souciés, avec une ardeur indiscrète, du bonheur des autres. »

Harengs, flics et tapineuses

La prostitution est une affaire vieille comme les sociétés humaines. Sous tous les cieux, de tout temps et sous tous les régimes, le pouvoir a balancé entre son interdiction et sa réglementation. Des dictérions grecs avec lanternes, aux lupanaria romains avec phallus sculptés dans le pavé pour indiquer le chemin, jusqu’aux bordeaux légalisés par le pieux mais pragmatique Louis IX – le futur Saint-Louis – , les maisons closes se sont tour à tour ouvertes ou fermées au gré des modes et du vent. Après la dernière « fermeture », les prostituées ne se sont pas libérées pour autant mais le métier changeant, elles se sont adaptées en allant fleurir les trottoirs. La courbe de la vérole et des autres maladies vénériennes se sont envolées tandis que les proxénètes devenaient les caïds incontestés de tous les milieux. L’Etat qui ponctionnait 52 % des bénéfices déclarés (sans compter les « primes d’arrosage ») imposa les prostituées au titre des bénéfices « non commerciaux » – comme si leur « commerce » n’en était pas un –, et s’installa de facto comme le premier souteneur de France. Les antibiotiques sauvèrent in extremis le nouveau système et les capotes firent le reste. Dans les bois, dans les rues, dans les hôtels, en studios ou en camping-car, elles continuèrent d’ « aller aux asperges » au soleil des trente glorieuses. Les call-girls d’hier sont devenues aujourd’hui des « escort-girls » qui travaillent via internet, tandis que les proxénètes pratiquent de loin, depuis l’ouverture des frontières, le « travail détaché » en important des troupes fraîches, bon marché et corvéable à merci. Cette immigration-là, il est vrai, à toutes les couleurs de l’esclavage. Quant aux clients qu’on veut à tout prix faire passer au mieux pour des malades, au pire pour des bourreaux, ils sont restés ceux qu’Amélie Hélie – dite Casque d’Or *** – décrivait à la Belle Epoque : « Mais dès que l’éclairage des rues est réduit, ils viennent tous, nous retrouver. Et quand nous nous tenons devant eux, tout juste vêtues d’une chemisette, leur belle éloquence s’évanouit, leur imagination s’effondre, leur arrogance disparaît : et ils se mettent à balbutier comme des gosses qui voudraient pour deux sous de friandises. »

La colère de Brigitte

« Mais qu’on nous foute la paix, bon Dieu, et qu’on nous laisse travailler tranquille ! » Ainsi bougonne Brigitte, une prostituée de 63 ans qui habite Montreuil et travaille encore à Vincennes. « On paye nos impôts, nous, contrairement à toutes ces pauvres filles venues des pays de l’est ou d’Afrique noire ! Avant c’était des magrébines avec leur mac ! » Brigitte a eu aussi son époque « mac » mais ça n’a pas duré longtemps. Elle a connu l’époque d’Ulla et la révolte de 1975 des Lyonnaises, les passes sans capotes et elle a même travaillé en Allemagne dans des Eros Center. En près de quarante ans de carrière, elle n’a subi que trois agressions sans trop de dommages. Aujourd’hui, elle ne travaille plus qu’avec des habitués « Ils sont gentils et je sais ce qu’ils veulent... En général ce que leur femme ne veut pas faire ou ce qu’ils n’osent pas leur demander. » Et les autres ? « Je fais le tri, je les renifle de loin. Je ne prends plus de soupeurs ou de scatos mais le reste, ça va. Vous savez, ça fait longtemps que ne cherche plus à comprendre. Je ne suis pas là pour juger ni pour faire la morale. Je rends des services et je me fais payer en conséquence. » Et demain ? « Avec les sites pornos, les boites échangistes et les passes à 30 €, c’est l’artisanat qui disparaît. Même aux Antilles, on ne fait plus « boutique mon cul » comme avant. » Et l’Etat ? « La prostitution a toujours existé et existera toujours. L’Etat n’a pas à légiférer sur les relations entre adultes consentants,  payants ou non, c’est pas moi qui le dit, mais Elisabeth Badinter ! Et les assistantes sexuelles pour les handicapés ? Et les mères porteuses ? Et les mannequins ? Et ceux qui louent leurs bras pour les vendanges ? Leur corps leur appartient, oui ou non ? La réalité, c’est qu’on se fout de notre gueule et de la gueule des gens ! » Pour Brigitte, s’attaquer aux clients, c’est bien s’attaquer aux prostituées. C’est une affaire de morale, car si ce n’était pas le cas, le gouvernement aurait pris le parti de la règlementation plutôt que celui de la prohibition ou de l’abolition. Dans chaque socialiste, décidément, il y a un curé qui sommeille.

L’avantage  de la posture moralisante, pour la droite comme pour la gauche, est clair : il est beaucoup plus facile de jouer les dragons de vertus outragées que de réformer la fonction publique et ça vous inscrit d’emblée dans le sillage glorieux de l’abolition de l’esclavage ou de la peine de mort. Dans ces conditions, on se demande pourquoi Najat Vallaud-Belkacem n’a pas choisi de supprimer le mot « prostitution » du vocabulaire comme elle a tenté de le faire pour « race » et « mademoiselle » ; il ne resterait plus alors qu’à installer une « guillotine » chez Larousse et d’exfiltrer du Panthéon tous ceux qui ont eu recours à des amours tarifées. On en profiterait alors pour y faire entrer  des femmes honnêtes, telles Marthe Richard ou Charlotte Corday, sachant qu’en 1794, on en avait bien fait sortir Mirabeau (par une porte latérale) tandis qu’on y faisait entrer Marat (par la porte d’honneur). Mal lui en prit d’ailleurs, puisqu’il en fut expulsé  quelques mois plus tard par la maréchaussée « vers le cimetière le plus voisin ». Ainsi va la vie des grands hommes quand ils sont morts, ainsi va la République bonne fille qui prend fait et cause pour ses clients d’un jour.


* Prix Renaudot 1977 avec Les Combattants du petit bonheur et heureux collectionneur de « guides roses », répertoriant, département par département, la France des maisons closes avec tarifs et spécialités.

** Romancier, poète, essayiste, journaliste et auteur de chansons, Pierre Mac Orlan fut aussi l’ami de Guillaume Apollinaire et de Roland Dorgelès.

*** Casque d’Or, un film de Jacques Becker de 1952 avec Simone Signoret, Claude Dauphin et Serge Reggiani.
 

Auteur : C.M. | 04/12/2013 | 2 commentaires
Article précédent : « 20 millions d'étrennes et des voeux pieux »
Article suivant : « Manuel VALLS arrestations en Corse: "il ne peut pas y avoir d'impunité" »

Vos commentaires

#1 - Le 04 décembre 2013 à 21h17 par la charlotte, Nantes
bravo pour cet article tres fort
#2 - Le 07 janvier 2014 à 20h52 par la charlotte, Nantes
quel article bravo

Laisser un commentaire

*

*

*

*

Les champs marqués d'une étoile sont obligatoires

Media Web Régie par : Agence de presse et marketing Images & Idées images-et-idees@mail.ch CH 1847 Rennaz
www.media-web.fr  |   Nous contacter