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Des lotos à en perdre la boule !

Depuis quelques années déjà, la folie des lotos s’est installée en Loire-Atlantique. Ils remplissent salles des fêtes et gymnases d’une foule de joueurs inconditionnels. Prétexte à des solutions de financement rapides et sans effort pour les associations, les lotos sont devenus des prédateurs pour les autres animations. Une mécanique bien huilée où la surenchère des lots à gagner est permanente. Un business juteux pour des entreprises qui ne connaissent pas la crise, mais qui en profitent, quitte à s’arranger avec les règles du jeu. Enquête.

Super Loto avec à gagner 42 lots dont 1 000 euros en bons d’achats en gros lot, puis 400 euros en bons d’achats, TV LCD 81 cm, sèche-linge, tablette tactile, machine expresso, camescope, coffrets garnis… etc. Tirages « jackpot » et « lots surprises » viennent agrémenter une impressionnante vitrine façon « Le juste prix » sur la scène où trône la machine à tirage. À
 quelques babioles près, cet étonnant étalage s’est répété trois fois, le même week-end (vendredi soir, samedi soir et dimanche après-midi), dans une grande salle bauloise. Et c’est ainsi presque tous les week-ends : les lotos fleurissent, se multiplient, squattent les salles à tel point que la lecture d’un calendrier des fêtes se résumera bientôt à la seule programmation de ces petits casinos ambulants.
Pour autant, du côté des joueurs, on semble loin l’overdose. Une salle de loto contient dans la plupart des cas entre 400 et 700 personnes. Dimanche, à La Baule, les organisateurs renvoyaient des dizaines de personnes chez elles, faute de places disponibles, et ce à plus de trente minutes du premier tirage ! Ce ne sont pas non plus les présidents d’associations qui vont mettre un frein à cette incroyable manne financière. Combien d’entre eux ne cessent de remplacer repas, fêtes, tournois, concerts, spectacles, kermesses, par ces lotos ? Adieu l’animation et la convivialité, l’implication des bénévoles et les moments de partage. Bonjour, le cérémonial sentencieux et silencieux où l’on déclame les numéros, où l’égoïsme, la cupidité et la jalousie sont exacerbés. « Que peut-on y faire ? C’est le monde qui évolue comme ça. Aujourd’hui, on a de plus en plus de mal à trouver des bénévoles pour garder nos animations. Il est de plus en plus difficile d’obtenir des subventions. Les lotos nous permettent de survivre et de financer nos activités. Mais je comprends que cela pose problème, il vaut mieux fermer les yeux là-dessus tant que l’on n’a pas d’autres solutions », confie la présidente d’un comité des fêtes de la Presqu’île guérandaise.

Le compte est bon

Un loto s’achète clé en main par une association auprès d’une société d’animation spécialisée. Ces dernières sont des entreprises individuelles ou employant des salariés. Ces animateurs deviennent, à l’échelle du monde des lotos, de véritables petites vedettes. Chacun a fidélisé des joueurs, parmi lesquels une majorité de femmes de 40 ans à 70 ans regroupées en cercles d’amies, parfois un peu « groupies », souvent à la limite de la fascination. Une complicité s’installe avec le maître du jeu qui tire les ficelles genre « vendeur de cuisine ». Les techniques commerciales sont employées avec le plus grand cynisme dans un jeu de séduction où l’on flatte les dames pour mieux libérer les portefeuilles. Et ces joueurs, fidèles voire même accros, courent les lotos sur des kilomètres, de villes en villages. Ils sont parfois sur place à l’ouverture des portes, deux heures avant le début du jeu. Deux joueuses croisicaises le confient : « On ne regarde même plus au profit de qui le loto est organisé. C’est un loto, c’est tout ce qui compte ». Un commentaire illustré bien souvent par l’ennui et même l’agacement des joueurs lorsque le président de l’association vient dire quelques mots sur le podium. Applaudissements polis, et vite on reprend les jetons. « On démarque », comme disent les initiés.
Un loto coûte de 1 500 euros à 5 000 euros en moyenne selon la vitrine des lots. Plus elle est importante, plus le succès est assuré. Le prix peut même monter jusqu’à 10 000 euros et plus. En effet, on trouve aujourd’hui des lotos où l’on peut gagner des scooters et même…  des voitures ! Mieux que La Française des jeux, avec mille fois plus de chance de gains. Si tout se passe bien, ce qui est le cas à 95 %, l’organisateur peut espérer faire un bénéfice de 2 à 4 fois supérieur à la mise départ. Une sacrée rentabilité. La société d’animation assure elle-même la publicité de l’événement dans ses autres lotos, les journaux locaux qui ont compris tout l’intérêt d’une rubrique consacrée, les affiches et les flyers. Avec six à dix personnes, une association peut assurer la bonne tenue d’un loto aux caisses, podium, et distribution des lots.

Ficelles et bonnes combinaisons

En plus du coût des lots, l’organisateur paie les honoraires pour l’animation, compris entre 500 et 1 000 euros, selon les sociétés et leur réputation. C’est ainsi qu’elles gagnent leur vie… Normalement. Mais notre enquête dans le milieu des lotos met à jour un système qui joue gravement avec les règles du jeu, où, complices, entreprises d’animation et grandes enseignes de distribution, se gavent sur le dos des associations et des joueurs. Des victimes, complaisantes pour les unes au regard des bénéfices pour leur trésorerie, aveuglées par l’appât du gain pour les autres. Car le jackpot n’est certainement pas pour elles.
Voilà le système qu’un ancien animateur de loto nous dévoile : « Après les lotos du week-end, il faut reconstituer le stock par des achats en masse dans les grandes surfaces. Nous y sommes bien connus et traités comme des clients privilégiés compte tenu des sommes dépensées. Un client lambda se voit offrir des remises ou de l’argent sur sa carte de fidélité. Pour nous, c’est différent. Lorsque l’on débarque dans un rayon électroménager, on n’achète pas un four micro-ondes, mais 5 ou 10. S’ils sont vendus 49,90 euros, on les achète 49,90 euros, et on nous fournit des factures de 49,90 euros. C’est cette facture que nous présentons à l’association qui nous achète un loto. Sauf qu’en échange de nos achats en gros, ou de fins de stocks, nous négocions des remises en bons d’achat». Ces mêmes bons d’achat mis en jeu dans les lotos et que nous facturons à leur valeur faciale. La différence va dans la poche de la société. Pour l’alimentaire ou d’autres petits achats, des remises sont créditées sur des cartes. Les clients ne sont jamais informés de ce fonctionnement. C’est pourquoi, les sociétés n’apprécient pas vraiment quand les associations fournissent des lots. L’achat des lots est un business plus rentable que l’animation propre des lotos. C’est gagnant-gagnant entre la société et la grande surface. Autre astuce, les facturations forfaitaires : un panier garni est par exemple estimé à 20 euros, alors que son contenu ne vaut que 10 euros en achats réels. On peut donc estimer que dans la plupart des cas, un loto est surfacturé de 10 à 20 % à l’association organisatrice.

La passion du jeu mieux que l’enjeu

Dans l’un des pays du monde occidental où l’on joue le plus aux jeux de hasards, la dénonciation du système « lotos » a peu de chance de bouleverser l’ordre des choses. L’enquête que nous avons menée montre que chacun y trouve son intérêt. La crise ne fait qu’amplifier le phénomène. « Pour nous, c’est très important. C’est la sortie du week-end, on dépense 20 euros en moyenne par loto, et parfois on ramène de jolies choses », explique l’une de nos joueuses du Croisic.  Tout s’achète donc à bas prix, même la morale, mais qui blâmer ? Les joueurs, les organisateurs ou les sociétés ? Où pourquoi pas la société ?
Dans les lotos, l’enjeu a clairement pris le pas sur le jeu. Peu de participants disent trouver y trouver  le simple plaisir de jouer, de passer un agréable moment. C’est un jeu en silence, où chacun est dans sa bulle, avec ses codes et ses rituels. Il est intéressant d’observer le décalage entre les néophytes, ceux qui viennent jouer pour la première fois par solidarité pour une association, et les habitués. On les repère vite les trouble-fêtes, ceux qui n’ont pas compris qu’ici on ne vient plus pour s’amuser, mais pour gagner. Alors, l’autochtone observe de loin le spectacle de la foule concentrée, emplie de stress, avec ses certitudes sur la chance et les statistiques, et il sourit discrètement. Il y a pourtant de quoi avoir les boules.

Auteur : YD | 01/03/2012 | 1 commentaire
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Vos commentaires

#1 - Le 19 mars 2013 à 17h12 par LABALETTE
Lien : http://www.maveritesur.com/catherine-labalette/la-face-cachee-des-lotos-traditionnels-en-france/434

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